Michel Foucault

 

DélinquanceCe qu’ils en disent – Michel Foucault

Surveiller et Punir

Dans l’admirable ouvrage qu’il a consacré à la naissance de la prison, « Surveiller et Punir », le philosophe Michel Foucault montre que la détention punitive a été dénoncée très tôt pour son échec. La même argumentation s’applique encore aujourd’hui.

Voici un extrait de son livre 1 : (1 Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p.308-312)

le principe d’une détention punitive

« D’une façon bien étrange, l’histoire de l’emprisonnement n’obéit pas à une chronologie au long de laquelle on verrait se succéder sagement : la mise en place d’une pénalité de détention, puis l’enregistrement de son échec ; puis la lente montée des projets de réforme, qui aboutiraient à la définition plus ou moins cohérente de technique pénitentiaire ; puis la mise en œuvre de ce projet ; enfin le constat de ses succès ou de son échec.

Il y a eu en fait un télescopage ou en tout cas une autre distribution de ces éléments. Et tout comme le projet d’une technique corrective a accompagné le principe d’une détention punitive, la critique de la prison et de ses méthodes apparaît très tôt, dans ces mêmes années 1820-1845 ; elle se fige d’ailleurs dans un certain nombre de formulations qui – aux chiffres près – sont aujourd’hui répétées sans presque aucun changement.

Les prisons ne diminuent pas le taux de criminalité

-Les prisons ne diminuent pas le taux de criminalité : on peut bien les étendre, les multiplier ou les transformer, la quantité de criminels reste stable ou, pis encore, augmente : « On évalue en France à environ 108 mille le chiffre d’individus qui sont en état d’hostilité flagrante avec la société. Les moyens de répression dont on dispose, sont : l’échafaud, le carcan, 3 bagnes, 19 maisons centrales, 86 maisons de justice, 362 maisons d’arrêt, 2800 prisons de canton, 2238 chambres de sûreté dans les postes de gendarmerie. Malgré cette série de moyens, le vice conserve son audace. Le nombre de crimes ne diminue pas ;…le nombre de récidives augmente plutôt qu’il ne décroît 2. » (2 La Fraternité, n°10, février 1842)

La détention provoque la récidive

-La détention provoque la récidive ; après être sorti de prison, on a plus de chance qu’auparavant d’y retourner ; les condamnés sont, en proportion considérable, d’anciens détenus ; 38% de ceux qui sortent des maisons centrales sont à nouveau condamnés et 33% des bagnards 3 (3 Chiffre cité par G. de la Rochefoucauld au cours de la discussion sur la réforme du Code pénal, 2 déc. 1831, Archives parlementaires, t.LXXII, p.209-210) ; de 1828 à 1834, sur près de 35 000 condamnés pour crime, 7 400 à peu près étaient des récidivistes (soit 1 sur 4,7 condamnés) ; sur plus de 1 200 000 correctionnels, presque 35 000 l’étaient également  (1 sur 6) ; au total un récidiviste sur 5,8 condamnés 4 (4 E. Ducpétiaux, De la réforme pénitentiaire, 1837, t.III, p.276 et suiv.) ; (…) La prison par conséquent, au lieu de remettre en liberté des individus corrigés, essaime dans la population des délinquants dangereux : « 7000 personnes rendues chaque année à la société…ce sont 7000 principes de crimes ou de corruption répandus dans le corps social. Et lorsqu’on songe que cette population croît sans cesse, qu’elle vit et s’agite autour de nous, prête à saisir toutes les chances de désordre, et à se prévaloir de toutes les crises de la société pour essayer ses forces, peut-on rester impassible devant un tel spectacle 5 ? » (5 E. de Beaumont et A. de Tocqueville, Note sur le système pénitentiaire, 1831, p.22-23)

La prison ne peut manquer de fabriquer des délinquants

-La prison ne peut manquer de fabriquer des délinquants. Elle en fabrique par le type d’existence qu’elle fait mener aux détenus : qu’on les isole dans des cellules, ou qu’on leur impose un travail inutile, pour lequel ils ne trouveront pas d’emploi, c’est de toute façon ne pas « songer à l’homme en société ; c’est créer une existence contre nature inutile et dangereuse » ; on veut que la prison éduque des détenus, mais un système d’éducation qui s’adresse à l’homme peut-il raisonnablement avoir pour objet d’agir contre le vœu de la nature 6 ? (6 Ch. Luca, De la réforme des prisons, I, 1836, p.127 et 130) La prison fabrique aussi des délinquants en imposant aux détenus des contraintes violentes ; elle est destinée à appliquer les lois, et à en enseigner le respect ; or tout son fonctionnement se déroule sur le mode de l’abus de pouvoir. Arbitraire de l’administration : « Le sentiment de l’injustice qu’un prisonnier éprouve est une des causes qui peuvent le plus rendre son caractère indomptable. Lorsqu’il se voit ainsi exposé à des souffrances que la loi n’a ni ordonnées ni même prévues, il entre dans un état habituel de colère contre tout ce qui l’entoure ; il ne voit que des bourreaux dans tous les agents de l’autorité ; il ne croit plus avoir été coupable : il accuse la justice elle-même 7. (7 F. Bigot Préameneu, Rapport au conseil général des prisons, 1819) (…) Exploitation par un travail pénal, qui ne peut avoir dans ces conditions aucun caractère éducatif : « On déclame contre la traite des noirs. Comme eux les détenus ne sont-ils pas vendus par les entrepreneurs et achetés par les confectionnaires… Les prisonniers reçoivent-ils à cet égard des leçons de probité ? Ne sont-ils pas démoralisés davantage par ces exemples d’abominable exploitation ?8 » (8 Texte adressé à L’Atelier, octobre 1842, 3e année, n°3, par un ouvrier emprisonné pour coalition. Il put noter cette protestation à une époque où le même journal menait campagne contre la concurrence du travail pénal. Dans le même numéro, une lettre d’un autre ouvrier sur le même sujet. Cf. également La Fraternité, mars 1842, 1ère année, n°10)

Des complicités futures

-La prison rend possible, mieux, elle favorise l’organisation d’un milieu de délinquants, solidaires les uns des autres, hiérarchisés, prêts pour toutes les complicités futures : « La société prohibe les associations de plus de 20 personnes…et elle constitue elle-même des associations de 200, de 500, de 1200 condamnés dans les maisons centrales qu’on leur construit ad hoc, et qu’elle divise pour la plus grande commodité, en ateliers, en préaux, en dortoirs, en réfectoires communs…Et elle les multiplie sur toute la surface de la France, de telle sorte que là où il y a une prison, il y a une association, autant de clubs antisociaux 9. » (9 L. Moreau-Christophe, De la mortalité et de la folie dans le régime pénitentiaire, 1839, p.7) Et c’est dans ces clubs que se fait l’éducation du jeune délinquant qui en est à sa première condamnation : « Le premier désir qui va naître en lui sera d’apprendre des habiles comment on échappe aux rigueurs de la loi ; la première leçon sera puisée dans cette logique serrée des voleurs qui leur fait considérer la société comme une ennemie ; la première passion qu’on excitera chez lui viendra effrayer la jeune nature par ces monstruosités qui ont dû prendre naissance dans les cachots et que la plume se refuse à nommer…Il a rompu désormais avec tout ce qui l’attachait à la société 10. » (10 L’Almanach populaire de la France, 1839, signé D.,p.49-56) Faucher parlait des « casernes du crime ».
-Les conditions qui sont faites aux détenus libérés les condamnent fatalement à la récidive : parce qu’ils sont sous la surveillance de la police ; parce qu’ils sont assignés à résidence, ou interdits de séjour ; parce qu’ils « ne sortent de prison qu’avec un passeport qu’ils doivent faire voir partout où ils vont et qui mentionne la condamnation qu’ils ont subie 11. » (11 F. de Barbé Marbois, Rapport sur l’état des prisons du Calvados, de l’Eure, la Manche et la Seine-Inférieure, 1823, p.17) La rupture de ban, l’impossibilité de trouver du travail, le vagabondage sont les facteurs les plus fréquents de la récidive. La Gazette des tribunaux, mais les journaux ouvriers aussi en citent régulièrement des cas, comme celui de cet ouvrier condamné pour vol, mis en surveillance à Rouen, repris pour vol, et que les avocats ont renoncé à défendre ; il prend alors lui-même la parole devant le tribunal, fait l’historique de sa vie, explique comment, sorti de prison et contraint à résidence, il ne peut retrouver son métier de doreur, sa qualité de réclusionnaire le faisant repousser de partout ; la police lui refuse le droit de chercher ailleurs du travail : il s’est trouvé enchaîné à Rouen pour y mourir de faim et de misère par l’effet de cette accablante surveillance. Il a sollicité du travail à la mairie ; il a été occupé 8 jours aux cimetières pour 14 sous par jour : « Mais, dit-il, je suis jeune, j’ai bon appétit, je mangeais plus de deux livres de pain à 5 sous la livre ; que faire avec 14 sous pour me nourrir, me blanchir et me loger ? J’étais réduit au désespoir, je voulais redevenir honnête homme ; la surveillance m’a replongé dans le malheur. J’ai pris tout à dégoût ; c’est alors que j’ai fait connaissance de Lemaître qui était aussi dans la misère ; il fallait vivre et la mauvaise idée de voler nous est revenue 12 . » (12 Gazette des tribunaux, 3 déc. 1829. Cf. dans le même sens, Gazette des tribunaux, 19 juillet 1839 ; La Ruche populaire, août 1840, La Fraternité, juillet-août 1847)

Les familles du détenu

-Enfin la prison fabrique indirectement des délinquants en faisant tomber dans la misère la famille du détenu : « Le même arrêt qui envoie le chef de famille en prison réduit chaque jour la mère au dénuement, les enfants à l’abandon, la famille entière au vagabondage et à la mendicité. C’est sous ce rapport que le crime menacerait de faire souche 13

. » »

 

(13 Charles Lucas, De la réforme des prisons, II, 1838, p.64)