Pourquoi les enfants ne savent-ils plus lire ?

Éducation – Opinions – Pourquoi les enfants ne savent-ils plus lire ?

« Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres» Voltaire

Pourquoi les enfants ne savent-ils plus lire ? (une histoire méconnue)

La France avait l’école de Jules Ferry et elle en était fière car elle permettait aux enfants de bien s’instruire, de s’élever dans l’échelle sociale par le travail et d’accroître leur niveau de vie. Les parents qui souhaitaient une éducation religieuse pour leurs enfants, les envoyaient dans des écoles privées qui avaient le même but : éduquer des enfants, c’est-à-dire les rendre capables d’affronter leur vie future.

Aujourd’hui, pour Kevin, Chloé ou Antony, c’est une autre histoire : 30 % des enfants qui rentrent en 6ème ne savent pas lire correctement, alors même que l’objectif affiché est d’amener 90 % des lycéens au bac. La France, citée comme exemple autrefois, est descendue bien bas à l’échelle internationale. D’après la dernière enquête PISA (1) (Program for International Students Assessment) menée en 2006, qui met l’accent sur la culture scientifique : « La France, en 19ème position, y obtient son moins bon classement par discipline (elle est au 17ème rang en maths et en français). » Les universités ne forment pas de professionnels adaptés au monde du travail et les IUFM (Instituts Universitaire de Formation des Maîtres) sont aujourd’hui condamnés.

Certes l’environnement de l’école a bien changé. Chômage, violence, familles en danger, manque de motivation des jeunes …. jouent leur rôle dans ce triste bilan. Mais toutes ces raisons suffisent-elles à expliquer le désenchantement actuel des élèves et des enseignants ? Comment tout cela a-t-il commencé ?

(1) L’enquête PISA est menée tous les 3 ans par l’Organisation pour la Coopération et le Développement en Europe (OCDE) auprès des jeunes de 15 ans dans 30 pays membres de l’OCDE et de nombreux pays partenaires

Les origines de la méthode de lecture globale

L’histoire commence en Allemagne en 1875. Wundt, psychologue et physiologiste allemand, crée l’Institut de Psychologie Expérimentale à Leipzig où il est professeur de philosophie après avoir travaillé à Heidelberg et Zurich. Il deviendra recteur de l’Université. Wundt est le père de la psychologie expérimentale moderne, qui considère l’homme comme un être fonctionnant sur le mode excitation réflexe. L’étude du cerveau et du système nerveux occupe la place majeure. La psychologie, étude de l’esprit, a abandonné toute référence à l’âme humaine.

A cette époque, la Prusse du Chancelier Bismarck jouit d’un grand renom et Wundt attire des étudiants de tous les pays d’Europe et d’Amérique. Le très célèbre Pavlov, connu pour ses techniques de conditionnement en URSS, fut un élève de Wundt.

A leur retour aux États-Unis, les élèves américains de Wundt intègrent les grandes universités du nouveau monde et y introduisent les théories d’excitation réflexe de la psychologie allemande. Ils forment à leur tour une nouvelle génération qui fera régner cette vision de l’homme tout au long du XX° siècle.

Grâce à ses élèves, les théories de Wundt vont être utilisées dans l’éducation. Les noms de ces professeurs réputés outre-Atlantique ne sont pas très connus en Europe.

Ainsi, John DEWEY enseigna à l’Université de Chicago, mêlant à la psychologie des pratiques tirées de la philosophie de Hegel Selon lui, « les maîtres sont des techniciens chargés de façonner l’ordre social du futur ». Stanley HALL fonda la première association de psychologie américaine spécialisée dans le domaine des enfants

L’assistant principal de Wundt à Leipzig fut James Mc Keen Cattel. Il examina la manière dont une personne voit les mots qu’elle lit. Et il « découvrit » que les individus peuvent reconnaître les mots sans avoir à former le son des lettres. Il en conclut que les mots ne sont pas lus en groupant les lettres qui les forment mais qu’il s’agit d’une photographie du mot. Il n’était donc plus utile d’apprendre aux enfants les lettres ni les sons et ainsi apparut la méthode dite globale qui se répandit en Amérique et en Europe.

Il avait juste oublié un détail : un adulte connaît les lettres et les sons alors qu’un enfant ne les connaît pas encore !

En effet si l’on compare la lecture des idéogrammes chinois, il est certain qu’il y a des correspondances, sauf que l’idéogramme est porteur de sens en lui-même car en dehors de la prononciation il n’est au départ qu’un dessin schématique de la réalité.

Des États-Unis à la France

Thorndyke, autre élève de Wundt, relégua au second plan les rudiments indispensables, lecture, écriture et calcul, car il estimait que se concentrer là-dessus était une perte de temps.

L’éducation américaine fut donc fortement influencée par les idées de Wundt qui mourut en 1920 et qui est aujourd’hui inconnu du grand public. Ces techniques nouvelles furent fortement soutenues par les milliards de John D. Rockefeller, le magnat du pétrole, dont la réputation était détestable et qui voulut essayer de redorer son blason en investissant fortement dans l’éducation et en soutenant l’éducation progressiste.

La Ligue Internationale pour l’Éducation Nouvelle (LIEN) fut créée en1921. Parmi les co-fondateurs figurent John Dewey, Jean Piaget, Maria Montessori, Beatrice Ensor et Adolphe Ferrière. On y verra même A. S. Neil qui va créer peu après l‘école de Summerhill. En fait ces colloques réunissent surtout des pacifistes intéressés par une pédagogie ouverte sur la vie, pouvant aider à créer un citoyen de demain complètement étranger au phénomène de la guerre. Parmi les suites connues de ce bouillonnement, il y aura les écoles Montessori et Summerhill.

« L’école devra se trouver partout où est la nature, partout où est la vie, partout où est le travail », avait dit alors Ovide Decroly, psychologue, médecin et l’un des plus passionnés partisans de la méthode globale. Decroly devient président de la section française de la Ligue Internationale pour l’Éducation Nouvelle en 1930. Il avait fait des expériences avec des enfants anormaux en tant que psychologue, certaines valables et d’autres catastrophiques. La raison étant qu’on a voulu greffer des méthodes qui n’étaient pas le fruit d’un savoir-faire, d’une expérience, mais plutôt d’une élucubration théorique à partir de la philosophie et de la psychiatrie, et qui n’avaient aucun ancrage dans la réalité du terrain.

On critique souvent nos énarques, leur reprochant de rester dans une tour d’ivoire pour décider ce qui doit être fait sur le terrain, sans avoir jamais mis les mains à la pâte. Mais il y a pire qu’un énarque. Les intellectuels de gauche ont pu aller bien plus loin dans l’aveuglement sans être inquiétés par l’ombre d’un contrepouvoir. Ce que la droite n’aurait jamais pu faire sans provoquer l’indignation générale, eux l’ont accompli dans l’après-guerre dans un mépris total de ceux qui s’occupaient vraiment des enfants.

La fin de la transmission du savoir

Ici, pas de milliardaire américain, mais l’héritage des dérives combinés de l’idéologie « socialiste » venant du froid et de la conception « wundtienne » de l’être humain. D’après l’idéologie officielle en URSS, un être humain fait partie du corps social de la même façon qu’une cellule fait partie d’un organe ou d’un corps. Le rôle de la psychiatrie, après les travaux de Wundt sur l’excitation réflexe et de ceux de Pavlov sur le conditionnement, est de conditionner et de guérir la cellule malade ou de l’extirper comme s’il s’agissait d’un cancer de façon à ce qu’elle ne répande pas la maladie au tour d’elle. Il s’agit de créer un homme nouveau, pas un guerrier germanique pour conquérir l’espace vital de la race supérieure, mais quelque chose d’infiniment plus pervers : de créer l’homo socialis de demain, qui abandonnerait tout individualisme petit-bourgeois pour faire partie de la masse prolétarienne et devenir un citoyen obéissant au sein de la très juste dictature du prolétariat.

A la fin de la guerre, De Gaulle obtient la paix sociale en faisant alliance avec les communistes. En 1944 est créée une commission de réforme de l’enseignement. En 1946, elle est présidée par Paul Langevin, président du groupe français de l’Education Nouvelle. Après sa mort, un autre psychologue prend sa place. Wallon, élu député communiste à la Libération, est le créateur de l’Ecole Française de psychologie de l’Enfant.

Un plan inspiré de la psychologie éducative allemande fut mis au point sous le nom de Plan Langevin-Wallon. Ce plan et les réformes successives allaient transformer radicalement le rôle de l’école. Sous couvert de vouloir l’autonomie de l’individu, elle allait peu à peu lui refuser l’essentiel : l’accès au savoir.

Les principes immuables de la transmission du savoir font partie d’une sagesse ancestrale, d’un bon sens en dehors duquel la survie même de l’individu est menacée. Les jeunes Indiens d’Amazonie n’ont pas d’idéologues pour leur expliquer l’égalitarisme ou les bienfaits de l’héritage de Wundt. Ils ont quelque chose d’infiniment plus civilisé, la vraie loi de la jungle dans laquelle celui qui n’apprend pas sa leçon finit dans l’estomac d’un boa !

Il est curieux que 50 ans après les méfaits de la révolution culturelle, dans les pays communistes comme Cuba ou la Chine, le système d’éducation soit si pragmatique et si strict, alors que dans les démocraties occidentales les intellectuels de gauche ont donné le coup de grâce à l’héritage de Jules Ferry.

Dans son brillant réquisitoire L’Enseignement de l’ignorance, qui met en cause Claude Allègre, Philippe Meyrieu et les IUFM (instituts universitaires de la formation des maîtres), le professeur Michéa, agrégé de philosophie à Montpellier, dénonce la capitulation face à la démagogie du temps. « En rabattant la figure du maître comme sujet supposé savoir sur celle du maître comme oppresseur, on se donnait, sous des apparences révolutionnaires, les moyens de détruire toute transmission du savoir critique ».

Bibliographie

Pourquoi les enfants ne savent-ils plus lire ? Gilbert Saint-Thomas, Éditions Maverick

L’homme Nouveau, Lucien Romier, Librairie Hachette

Phenomenology of Spirit, trans. A. V. Miller (Oxford: Oxford University Press, 1977), 252-59, G. W. F. Hegel,

Hegel’s Philosophy of Right, trans. T. M. Knox, 1967 ed. (Oxford: Oxford University Press, 1952), 89-90.

Between Reconciliation and Democracy: Hegelian Themes in Dewey’s Philosophy, Aesthetics, and Politics, communication de Derek Barker,

New Orleans, LA, January 6, 2005. Department of Political Science

Rutgers University

New Brunswick, NJ 08901

L’Enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa, Éditions Climats, 1999.