Paysages habituels

Éducation – Opinions – Paysages habituels

Paysage habituel

Paysage des années 1980

Les baby boomers, ceux qui avaient 18 ou 20 ans en 1968, ont connu l’école de masse. Nés nombreux après guerre, ils étaient parfois accueillis à l’école primaire ou au lycée dans des extensions de fortune en préfabriqué, et les classes comprenaient une bonne trentaine d’élèves.

Dans les années 1970, si les autorités militaires recensaient des cas d’illettrisme parmi les conscrits, dans la vie courante, il était très rare de rencontrer des personnes illettrées parmi la population française.
A l’époque, les collectivités locales avaient pour habitude de « se débarrasser » des agents ne donnant pas satisfaction en les mutant d’autorité dans les bibliothèques ou centres culturels de la Ville. Dirigeant l’un de ces centres culturels, j’ai travaillé avec quelques unes de ces personnes jugées peu désirables ailleurs. Il s’est trouvé que là où j’ai exercé, elles étaient au nombre de deux et elles avaient un profil très intéressant.
Réfractaires au système scolaire, elles avaient quitté l’école très tôt et commencé à travailler dès l’âge de 14 ans, âge légal alors pour entrer dans la vie active. Personnalités peu disciplinées, le cadre normatif des services administratifs ne leur convenait nullement. Mais autodidactes méritantes, elles avaient une énorme culture, essentiellement littéraire et sociale, qui en faisait des agents de haut niveau dans le milieu culturel. Leurs prestations dans le cadre d’une bibliothèque étaient remarquables.
Les exclus de l’école, ceux qui « avaient raté » leurs études, ces jeunes travailleurs, avaient à 14 ans l’aptitude à lire, écrire, compter et juger. L’école leur avait fait faux bond, soit, mais ils n’étaient pas entravés par le lourd handicap de l’illettrisme. Les deux personnes que j’ai citées plus haut ont connu une belle évolution de carrière et assument en fin de parcours un poste à responsabilité.

Paysage des années 1995/2008

Voici quelques histoires tristes, des exemples vécus de jeunes à qui l’école a fait défaut. Au sein de familles attentives au bien-être de leur progéniture, dans des milieux de cadres moyens, souvent actifs dans la vie sociale, on trouve des jeunes qui à l’âge de 12, 14, 16 ans n’ont pas acquis l’aptitude à lire et à écrire.

A 15 ans, Alain a de gros problèmes de déchiffrage. Il a été diagnostiqué « dyslexique », et a suivi ses études dans des centres spécialisés. En passant un peu de temps avec lui, je découvre qu’Alain n’a rien compris à ce qu’on lui a enseigné en CP. Ses parents n’ont rien vu, l’école non plus. Adolescent en échec, il rechigne à apprendre les bases qui lui manquent et se tournerait facilement vers la facilité sinon la drogue.
Laurent et Antoine ont 17 ou 18 ans et viennent proposer leur aide à une association. Laurent qui effectue essentiellement un travail de coordination ne s’en sort pas trop mal, même si les mails qu’il envoie enfreignent l’ensemble des lois de l’orthographe et de la conjugaison. Son point faible est qu’il ne comprend pas toujours ce qu’on lui dit du fait d’un vocabulaire très pauvre. Antoine qui doit aider à la relecture d’un manuscrit, trébuchant sur un mot sur trois déclare forfait très vite.
Ces « sinistrés » du système scolaire deviennent adultes. Marc, 35 ans, est pompier volontaire. Pour monter en grade, il doit passer un examen de vérification de connaissances pratiques. Incapable de lire les manuels, il prend des cours afin de tenter le tout pour devenir responsable d’une petite équipe. C’est une personne à l’intelligente vive et au savoir-faire précis, mais lourdement handicapée par l’inaptitude à déchiffrer.
Ce jeune étudiant en architecture est incompréhensible lorsqu’il parle et indéchiffrable lorsqu’il écrit, mais il a une bonne compréhension de ce qu’est l’architecture et conçoit des projets intéressants.

Et combien sont-ils qui viennent d’acquérir un diplôme après quatre à cinq ans d’étude et qui ont très peu lu ? Leur culture générale est pratiquement inexistante. Comment pourront-ils effectuer des prestations de qualité, sans référence et points de comparaison et surtout très souvent sans curiosité pour le monde qui les entoure ?

Le but

Je me souviendrai toujours du premier élève que j’ai aidé en lui donnant des cours de français en rattrapage scolaire. C’était un grand gaillard qui me dépassait de sa haute taille, il avait 14 ou 15 ans et traînait péniblement en 5ème. Gentil, attentif, il faisait vraiment de son mieux, mais comment rattraper un énorme retard en grammaire très probablement enseignée sans méthode ? Nous avions commencé dans les derniers mois de l’année et, en désespoir de cause, consciente de l’ampleur du travail à accomplir pour remonter le temps perdu, juste avant les vacances, je lui demandais ce qu’il souhaitait faire dans la vie, quel était son but. Il voulait travailler dans l’entretien des forêts. Les arbres et la forêt étaient quelque chose qui le passionnait vraiment.

A ma grande stupéfaction, sa mère que j’ai rencontrée par hasard un ou deux ans plus tard m’a remercié chaleureusement pour le travail accompli. Son fils avait intégré une école qui lui permettrait de devenir garde-forestier et il était premier en français !

Question

Que s’est-il passé pour que l’enseignement décline à ce point, trahissant la confiance que les enfants mettent dans les adultes ?
Si c’est la main de l’homme qui travaille la nature pour la rendre habitable, c’est malheureusement elle aussi qui peut la rendre irrespirable. Il en va de même pour l’enseignement. Ce n’est pas « par hasard » que les conditions d’existence se dégradent.