Cet obscur objet du désir

Délinquance – Opinions – Cet obscur objet du désir

Cet obscur objet du désir

Par François Parmentier

Voici une réflexion peut-être inattendue, mais d’autant plus intéressante qu’elle prend le contre-pied des manières les plus courantes d’aborder le débat.


Pour l’homme de gauche, il s’agit toujours de défendre les victimes. Aveuglément ou presque. Sa Bible, c’est « Germinal » ou « Les Misérables ». Et les victimes sont toujours des « petits », des « sans grade », des « individus isolés », bref, autrement dit, il s’agit ici de la version moderne de la veuve et de l’orphelin. Ces « petits », ces « sans grade » (fussent-ils normaliens !) sont forcément blancs comme neige. Pascal Bruckner, dans « La tentation de l’innocence », un des livres les plus lucides que j’ai lus ces dernières années, avait tenté de nous mettre en garde contre cet obscur désir d’être un objet.

Pour l’homme de droite, pareillement, il faut à tout prix défendre les victimes, punir les coupables. Au moins, l’homme de droite a raison de refuser l’inversion des causes et des effets, nés avec la psychologie et la sociologie marxisante des années soixante, à savoir que celui qui vous vole le sac à main est forcément un « phénomène social malheureux », qui n’a pas eu la chance comme la détentrice du sac à main de naître avec une petite cuillère d’argent dans la bouche. Si l’homme de droite a raison de vouloir récompenser le travail, l’effort et l’honnêteté et pénaliser l’oisiveté, la paresse et la délinquance, il n’en erre pas moins que l’homme de gauche.

L’un, au nom de l’ordre et l’autre, au nom du désordre, refusent de considérer le monde autrement que comme une dichotomie en noir et blanc, un manichéisme simplificateur. Pour ne citer qu’un exemple, l’un refusera de prendre en compte les bavures policières, l’autre ne citera que celles-là.

Toute la palette des gris est absente. L’un comme l’autre font preuve de malhonnêteté, intellectuelle au moins.

Leur erreur, à l’un comme à l’autre, est de croire que les problèmes sont uniquement collectifs et les solutions également. Ils traitent de « masses », de « généralités », d’ « identités », alors qu’il n’y a que des individus, des spécificités, des différences.

Qui s’élèvera contre l’esprit d’imprécation permanente de notre époque, visible, évidente, aussi bien dans les discours des politiques, des « philosophes », que sur les blogs – ces modernes cafés du commerce ?
Qui dira que le début du changement commence avec soi-même ? Que la « révolution » commence en son for intérieur ? Que l’enfer, ce n’est pas les autres, mais que l’enfer est en soi ?

Notre société occidentale baigne depuis trop longtemps dans le sentiment de culpabilité et la notion de culpabilisation. À l’inverse, c’est en Orient qu’est apparue, avec les enseignements de Gautama Bouddha, l’idée toute simple qu’avant de changer le monde, il fallait se changer soi-même.

Loin de moi l’intention de dire qu’il ne faut pas considérer le monde, qu’il n’y a rien à organiser ni à changer, car c’est précisément là que le bouddhisme en décadence se fourvoie depuis ces derniers siècles en favorisant une attitude apathique, spectatrice en quelque sorte face au devenir de la civilisation.

Mais l’enseignement originel est toujours vrai : c’est soi-même qu’il convient de cultiver, d’améliorer, de déblayer des scories de la haine, de la violence et de l’envie. Et tenter d’être plus honnête, plus droit, plus compatissant et surtout, plus heureux intérieurement.

Cela peut sembler banal, forcément évident de dire tout ça. Je ne fais pas ici de plaidoyer pour la pensée Zen ou quoi que ce soit venu de l’Orient lointain. Je ne cherche pas à faire quelque « sermon » sur la montagne, mais tout simplement à remettre le débat autour de son centre le plus irréductible et le plus concret: l’individu. Autrement dit : vous, moi.

Nul n’est victime, si ce n’est de soi-même. Nul n’est bourreau, si ce n’est soi. Et tout le reste est idéologie.

Elle est dans ma voix, la criarde!
C’est tout mon sang, ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

(Baudelaire, L’Héautontimoroumé)