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Délinquance – Opinions

Délinquance : les deux points de vue

Par Henri Pasquier

Vouloir résoudre la querelle entre les partisans de la répression et ceux de la prévention relève de l’utopie. En revanche, prendre acte de ces deux positions inconciliables est une voie intéressante pour s’attaquer concrètement au phénomène de la délinquance.

La délinquance n’est pas un phénomène nouveau.

Peut-être ses formes ont-elles évolué au fil des siècles, mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui est réellement nouveau, c’est sa médiatisation. Les journaux nous relatent chaque jour avec toujours plus de détails, images et statistiques à l’appui, à quel point notre monde est violent, dangereux, menaçant. La violence terroriste, les meurtres et faits divers sordides, les agressions, les vols, les viols, toutes ces menaces finissent par s’accumuler dans notre inconscient personnel et collectif dans une confusion terrible. Et au milieu de cette confusion, nous avons tous de plus en plus de mal à démêler les faits réels de nos angoisses et peurs irrationnelles. Les dates et les personnes se mélangent, et tout devient égal à tout. Nous finissons par voir un Ben Laden dans chaque musulman que nous croisons, un délinquant dans chaque « jeune des quartiers », un escroc dans chaque milliardaire.

Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant qu’en apprenant que tel individu, à peine libéré, vient d’agresser à nouveau un passant, ou que tel autre, pourtant suivi par un psychiatre, vient de tirer dans la foule ou de violer un enfant, notre première réaction, instinctive, viscérale, soit de renforcer toujours plus la répression. Cela semble un réflexe de survie. Cela semble logique, juste, évident.

Néanmoins, il semble qu’il y ait essentiellement deux façons d’aborder le problème de la délinquance, de même que, depuis la nuit des temps, s’affrontent deux visions de la condition ou de la nature humaine : la vision matérialiste et la vision spiritualiste.

Un point de vue matérialiste défendra un « traitement » biologique de la délinquance ou les vertus pédagogiques de la punition : puisque ça marche avec les chiens ou avec les rats, ça marchera aussi pour l’homme. On parlera du caractère inné de la délinquance, de ses facteurs génétiques, de prédispositions biologiques pour justifier des mesures de « dépistage » et des « traitements » chimiques.

Les tenants d’un point de vue spiritualiste, confiants dans l’âme humaine, pensent que la rédemption est possible. Ils croient en l’homme, en sa capacité à s’amender, à s’améliorer, à vouloir, au fond de lui et malgré tout, le bien pour les autres et pour lui-même. Le mot-clé ici est « libre-arbitre », d’ailleurs synonyme d’une certaine façon de « responsabilité », d’où une préférence marquée pour la prévention, l’éducation, la réhabilitation.

En amont, deux conceptions philosophiques irréductibles. En aval, des solutions radicalement différentes, voire opposées.

Je ne vais évidemment pas trancher d’un trait de plume le vieux débat entre matérialisme et spiritualisme, mais je suis persuadé que le seul constat de cette dualité apporte un éclairage intéressant sur les solutions à la délinquance.

Il faudrait en premier lieu faire attention à distinguer débat philosophique et efficacité sociale. Dans le domaine de la philosophie en effet, le balancier se déplace et se déplacera sans doute encore longtemps. Après tout, Démocrite le matérialiste était plutôt isolé au 4ème siècle avant notre ère, et Bergson le spiritualiste était bien minoritaire à la fin du 19ème siècle séduit par le scientisme. Mais l’un et l’autre courant renaissent régulièrement, comme le Phénix de ses cendres, et trouvent à chaque fois un nouvel élan.

En revanche, le 20ème siècle a montré, malheureusement à très grande échelle, qu’un système social ou politique fondé sur le matérialisme débouchait sur des excès très graves à l’encontre des droits individuels et des libertés. Indépendamment de tout débat idéologique, force est de reconnaître que le communisme n’a pas été, pour les peuples où il s’est imposé, un chemin vers le bonheur…

Dès lors, l’expérience nous incite fortement à respecter un principe de précaution.

La société actuelle, toute aux délices du progrès que l’on disait matériel et que l’on dit aujourd’hui technologique, a mécaniquement tendance à privilégier les solutions, ayant ou non fait leurs preuves, que lui inspire une approche d’inspiration matérialiste : prison ou camisole chimique, biologie, génétique, médicalisation, traitements en tous genres, selon le raisonnement que cela n’a peut-être pas encore marché mais que cela pourrait marcher un jour…mais justement, restons prudents, et laissons une place aux partisans de l’approche inverse, plus douce, plus généreuse, plus attentive à la dignité de l’individu, approche qui n’est peut-être pas moins valide !

Ce n’est donc en aucune manière une question de conviction philosophique, mais plutôt une question de prudence, de modestie face au problème de la délinquance.

C’est peut-être aussi une question de bon sens, mais là, c’est mon propre a priori que je mets en avant : on ne peut oublier que, citoyens honnêtes ou délinquants, ce sont dans tous les cas des individus, des êtres humains dont il s’agit.