Une journée d’IUFM

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Une journée d’IUFM

Ma maîtresse de stage trouvait que je manquais d’autorité sur ma classe. Lorsqu’il fallut choisir, à l’IUFM un séminaire dans une liste, j’ai choisi en priorité celui qui s’intitulait « pouvoir et autorité » et dont le descriptif semblait en faire le séminaire idéal pour résoudre mes problèmes dits d’autorité.

* * *
Au jour dit, comme les orages avaient créé des perturbations ferroviaires, je suis arrivée à l’IUFM avec plus d’une heure de retard. Je me suis vite installée près d’une collègue, Sophie, que je connaissais. « Alors, on fait quoi ? » « Eh ! bien, on réfléchit sur le concept de pouvoir et d’autorité. La différence entre les deux. On a fait cela seul, puis par groupes de deux, puis de quatre, et maintenant, par groupe de huit ».

J’ai donc réfléchi avec sept collègues durant le reste de la matinée sur les concepts d’autorité et de pouvoir.

Ce qui m’effraie dans ce genre de situation, c’est cette politique stupide, à mon sens, de « faire réfléchir ». Les bienfaits de la méthode inductive ont des limites. Nous avons un mental capable de réfléchir, une intelligence qui étonne les philosophes depuis l’Antiquité… certes ! Mais il faut lui donner matière à réflexion ! À côté des conseils judicieux de professeurs qui avaient « de la bouteille » et nous ont sauvé les premiers temps où l’on « débarquait » dans ce monde, j’ai vraiment abhorré cette manie, dans les séminaires de nous faire réfléchir à vide, sur rien ! Pour réfléchir sur les concepts d’autorité et de pouvoir, nous n’avions RIEN, pas même les définitions des termes pour savoir si au moins nous parlions de la même chose ; aucun texte d’un philosophe quelconque. Tout réinventer du monde à chaque instant, en ignorant superbement les personnes qui ont construit, avant nous et pour nous, ce monde dans lequel nous vivons, est insupportable. Et les élèves, sur qui l’on applique soigneusement la même méthode insensée, s’épuisent à « être intelligents » et à réfléchir. Leur faire accoucher règles de grammaire et théorèmes mathématiques n’a rien d’évident. Avec la méthode globale (soi-disant abandonnée), on leur impose de refaire le trajet que nos ancêtres firent, de l’idéogramme au son de chaque lettre. C’est long ? Oui, mais c’est normal. Un professeur ne m’a-t-il pas assuré que « l’apprentissage de la lecture est long et dure jusqu’à la fin de la classe de 3ème » ?
Comment ne pas réagir quand votre collègue professeur de sport vous assure, lors d’une réflexion d’un autre jour sur les bons et mauvais élèves, et sur les mots qui les définissent, qu’un cancre est un poète (car le poème de Prévert) et qui vous toise (vous, professeur de Philosophie ou de Lettres) ? Car ce n’est pas bien de dire que le mot « cancre » est, comme chacun le sait, un terme péjoratif pour désigner un mauvais élève. Pas du tout, un cancre, c’est un poète. D’abord !
Mais revenons à notre séminaire. Au bout d’une longue heure de réflexion, chaque groupe a affiché au tableau et commenté les résultats de ses réflexions matinales.
Ah ! ah ! Je me sens devenir un professeur plein d’autorité et de pouvoir.

Allons manger.

* * *
De retour du réfectoire, nous avons fait comme ce matin (ai-je appris). Une manière excellente de mémoriser les noms et de faire connaissance avec ceux d’un groupe : le premier dit son nom, le deuxième de la rangée dit le nom de son voisin et le sien, le troisième… et ainsi de suite jusqu’au dernier. Ah ! Oui, n’oublions pas ce principe de base de l’IUFM : chaque professeur doit expérimenter ce qu’il fait faire (subir ?) à ses élèves. Un jeu sur les prénoms est bien innocent. Mais multiplié par tout ce dont les élèves doivent faire l’expérience…

Et maintenant, la suite du séminaire, la trentaine de prénoms retenue.

Première activité (non, nous ne sommes pas des élèves de maternelle) : la découverte du « photo-langage », chose importante à connaître et pratiquer avec ses élèves. Nous avons tous tourné autour de quatre tables sur lesquelles étaient étalées 200 photographies en noir et blanc et devions choisir les deux qui, pour chacun d’entre nous, représentait le plus le pouvoir et l’autorité.
Toujours rien de concret sur quoi réfléchir, aucun outil pour nous aider et surtout : rien à mettre en pratique avec mes 23 élèves de 3èmeA le lendemain matin. Car c’était cela, la question, au départ, ne l’oublions pas.

Là, j’en ai eu marre. J’ai choisi les deux photos que je trouvais les plus jolies et ai pensé « on verra bien ». L’un après l’autre, nous avons commenté nos photos « Pour moi, l’autorité, c’est comme… et le pouvoir… ». Quand ce fut mon tour, je n’avais rien préparé. Je n’en pouvais plus de perdre mon temps ainsi – et d’être payée pour ! Je me suis levée, ai pris un air profondément inspiré et : « pour moi, l’autorité, c’est comme cette mouette qui vole au milieu du ciel ; car il faut du contrôle et de la connaissance pour avoir de l’autorité… Quant au pouvoir… » etc., « Excellent ! Vraiment excellent ! » répondit la formatrice quand j’eus fini.
Je me suis rassise, me sentant encore plus mal. Ma collègue Sophie avait sorti des copies et commençait à les corriger. « Tu vois, Anne, j’applique ta méthode : je ne perds plus mon temps » m’a-t-elle dit. Ostensiblement, j’ai commencé à faire la même chose. Nos instincts de bonnes élèves qui n’ont jamais triché et toujours écouté sagement le professeur en ont pris un sacré coup.
Vint alors la deuxième activité de l’après-midi : sur une feuille A3, avec des feutres de couleur (si, si !) nous devions écrire notre prénom et notre nom verticalement et écrire pour chaque lettre un adjectif qui nous correspond. Cela permet à l’enfant (au professeur, ici) de se connaître, et c’est important. Pour l’autorité. Si, si ! Cela donne quelque chose comme :

Aimante
Nostalgique
Naturelle
Enthousiaste

Ensuite, chacun devait se rendre à tour de rôle au tableau et afficher son « portrait » en adjectifs… et chacun était invité à commenter le portrait d’autrui : « Nostalgique, je ne trouve pas que ça te correspond… tu as l’air d’aller de l’avant, plutôt… Enfin, je ne te connais que depuis aujourd’hui, mais… » « Moi, je trouve que naturelle, c’est bien, parce que… »
Je n’ai pas attendu la troisième activité. Je suis partie, prendre le train précédent et rentrer chez moi, me débrouiller seule pour façonner mon cours du lendemain.

De l’IUFM, j’ai aimé rencontrer de jeunes collègues qui partageaient mes difficultés ; j’ai aimé recevoir les conseils de professeurs plus expérimentés et surtout tellement désireux de nous aider à « faire nos armes », à nous former pour réussir dans la carrière que nous désirions entreprendre. Je me souviens de deux ou trois de ces formateurs avec beaucoup de reconnaissance et les remercie du fond du cœur pour toute l’aide qu’ils ont su m’apporter.

Mais arrêtons ces séminaires inutiles. Arrêtons ces activités vicieusement nuisibles. Arrêtons de perdre du temps à faire des « photo-langages » et réfléchir dans le vide.

Anne A.