Le monde arabe

La recomposition du monde arabe

par Samir Aita
Président du Cercle des économistes arabes

Revue France-Forum décembre 2014

La difficulté de la recomposition du monde arabe réside dans les perspectives contradictoires des dimensions socio-économiques et géostratégiques.

Quel contraste entre la stabilité politique et sociale qu’ont vécue les pays arabes pendant quarante ans et les bouleversements rapides qui se déroulent sous nos yeux depuis quatre années ! Tout est déséquilibré. Les fondements des sociétés et des états, comme les équilibres géostratégiques régionaux. Et les équilibres nouveaux ne sont pas perceptibles.

Un déséquilibre général

Même en Tunisie. Malgré l’avancée apportée par la nouvelle Constitution, force est de constater que l’économie stagne et que ce pays est devenu un important foyer pour les djihadistes, exportés en grand nombre vers la Syrie. Mais surtout, les zones périphériques, qui avaient déclenché la « révolution », regrettent le temps des dictateurs. La « révolution » n’a pas allégé les raisons de leur révolte.

Les problèmes de l’Égypte sont encore plus critiques. L’affrontement sera pérenne entre les militaires et l’islam politique. Le pays s’est enfoncé dans une insécurité sans précédent dans son histoire. Il ne tient que grâce à l’injection de liquidités de l’Arabie saoudite et des émirats.

A la frontière de l’Égypte, un « émirat islamique » s’est installé en Libye, qui sombre dans un chaos total. Toute l’Afrique du Nord et le Sahel se sont enfoncés dans l’instabilité. l’Égypte y affronte maintenant directement le Qatar. La Tunisie est déstabilisée sous le poids des réfugiés libyens. Seul le pétrole continue de couler, mais lentement, juste de quoi nourrir une guerre civile sans fin.

La Syrie s’enfonce, pour sa part, dans la guerre, avec des conséquences humanitaires considérables. La « révolution » s’est éloignée, mais un conflit régional et confessionnel se déroule par Syriens interposés. Ce pays, foyer de tolérance, est ainsi devenu grand producteur de djihadistes, plus que l’Afghanistan à son paroxysme. C’est dans ce contexte qu’émerge le « califat islamique », bousculant les frontières avec l’Irak, déjà déstabilisé par l’intervention américaine et la guerre civile qui s’est ensuivie.

Une difficile recomposition

L’émergence du « califat » change le paradigme des conflits régionaux. Des idéologies d’une autre époque deviennent le cœur du conflit. Un islam wahhabite rigoriste contre un chiisme tout aussi messianique : retour de la khilafa contre venue du Mahdi-messie.

Arabie saoudite, Iran et Turquie s’affrontent par milices et djihadistes interposés, jusqu’au fond du Yémen. Mais, surtout, l’intégrité des frontières des états nés de la Première Guerre mondiale est remise en cause. La boîte de Pandore est ouverte, y compris pour réaliser le rêve de la naissance d’un état kurde.

Si tous ces bouleversements semblent incompréhensibles, ils sont surtout pour la majorité des habitants de là-bas comme un cauchemar interminable. Car de la boîte de Pandore, seuls les démons d’un passé médiéval sortent.

Il faut être conscient que tous les pays arabes très peuplés resteront instables tant que le « tsunami des jeunes » ne sera pas terminé. Les jeunes, devenus majoritaires dans les sociétés, ont fait justement le « printemps arabe » parce que les pouvoirs autoritaires les ont laissés à la marge d’une mondialisation accélérée, sans travail « décent », sans protection sociale, jetés dans l’« informalité ». Et cette informalité est le foyer des « identités meurtrières » et de leurs réseaux d’entraide sous-étatique. Maintenant que ces jeunes sont armés et financés par des pays regorgeant de pétrodollars, quelles perspectives peut-on leur offrir, sachant que leur autre « rêve » est de prendre un bateau pour s’échouer sur les côtes du Nord ?

Un autre parcours de développement est l’enjeu et l’une de ses principales clés est une autre forme d’état, moins centralisé, réduisant les disparités intra-étatiques et accroissant les échanges interrégionaux. Mais cela peut-il se faire dans le climat de violence actuelle sans que les états-nations, eux-mêmes, implosent ?

Ensuite, le déplacement du poids de la région vers les pays du Golfe, la Turquie et l’Iran au détriment de l’Égypte, de l’Irak et de la Syrie ne devrait pas être sans conséquence. Ces derniers sortent affaiblis de leur « printemps », soumis aux influences conflictuelles de leurs voisins, devenus puissants et hégémoniques : le Qatar et la Turquie, face à l’Arabie saoudite, et tous face à l’Iran. Tous ayant déjà construits des alliances à l’ouest pour asseoir leurs ambitions régionales.

La difficulté de la recomposition du monde arabe réside dans les perspectives contradictoires des dimensions socio-économiques et géostratégiques. La résorption du « tsunami des jeunes » nécessite un modèle de citoyenneté basé sur la justice sociale et un état fort, capable de gérer une décentralisation réelle. De leur côté, les nouvelles puissances régionales n’ont de modèle à offrir que la rente et les îlots mondialisés, et la manipulation politique des différentes interprétations de l’islam.

L’Europe aurait pu aider la mise en place du modèle « démocratique ». Mais elle s’enfonce dans sa crise et ses alliances contre nature. Par conséquence, le « Califat » est là pour durer… le temps d’une guerre de « trente ans ».